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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 14:04
 Interview/Hélène Yapo-Etté, professeur de médecine légale et de réparation juridique de dommages corporels :«Comment nous avons identifié les morts de la crise postélectorale»

Hélène Yapo-Etté, professeur titulaire à l'UFR des sciences médicales à l'Université Félix Houphouet-Boigny fait partie des six médecins légistes dont dispose la Côte d’Ivoire. A quelques jours du congrès africain de la médecine légale qui se tient à Yamoussoukro, elle nous parle d’une spécialité peu médiatisée. Sans trahir le secret de l’instruction, le professeur lève un coin du voile sur la gestion des morts issus de la crise postélectorale en Côte d’Ivoire.

Qu'est ce que la médecine légale ?

La médecine légale est une spécialité médicale à part entière. Ce n'est plus une spécialité adjuvant de la médecine. Le premier domaine est celui de la thanatologie. C'est pour cela qu’on dit que le médecin légiste légal est le médecin des morts. Il s’agit de l’étude des causes et des circonstances de survenue de la mort d'un individu. Est-ce une mort naturelle ? Est-ce une mort criminelle ? Est-ce une mort suicidaire ? Est-ce une mort accidentelle ? La mort subite est une mort suspecte. Quand c'est une mort suspecte, on va faire la thanatologie.

Et quel est le deuxième volet auquel votre spécialité s’intéresse ?

Le deuxième volet est la médecine légale clinique et biologique judiciaire. Ce volet intéresse les personnes vivantes violentées, qui ont subi des violences, des traumatismes. Un traumatisme peut être aussi corporel que psychologique. Par exemple, une femme qui a subi une agression sexuelle, elle a des violences corporelles simples mais elle a aussi des troubles psychiques. C'est une personne qui est craintive. Toutes les personnes vivantes violentées ou agressées ont besoin d'être évaluées. Si elles veulent porter plainte, le juge n'ayant aucun moyen de vérifier leur dire, il appartient au médecin légiste d’évaluer les circonstances. Après analyse, il dira s’il y a eu intervention ou pas d'une tierce personne. Il va aussi évaluer la victime pour vérifier l'authenticité des lésions. Mais il ne va pas se substituer au juge. C'est le juge qui qualifie l'infraction. Le médecin donne des éléments au juge pour lui permettre de dire le droit. Dans ce cas, il est expert Technique simulé. Il est technicien de justice.

Le troisième volet est ce qu'on appelle éthique et déontologie. C’est le médecin légiste qui forme les médecins à la bonne pratique médicale pour qu’il mette au cœur de ses actions le respect de la personne humaine. C’est vrai que c’est le rôle du conseil de l’ordre des médecins, mais le médecin légiste aussi forme à cela. La médecine légale est ouverte aux autres disciplines. C’est la discipline de type transversal. Tout médecin, même s’il n’est pas habilité à faire des autopsies forcément, doit avoir à l’esprit de respecter la personne humaine dont il s’occupe éventuellement.

A quelle fréquence le médecin légiste est-il consulté en Côte d’Ivoire ?

Ici en Côte d’Ivoire, nous sommes beaucoup saisis en matière de thanatologie. Sur le plan thanatologique, le pays est très bien équipé. Quand il y a mort d’homme et que le tribunal, parfois la famille, ou bien peut-être l’assurance a besoin de savoir dans quelle circonstance cela s’est passé, notre intervention est requise. Nous réalisons, en moyenne, entre 80 et 110 autopsies par an. Sur le plan des dommages corporels, c’est moins connu. Nous sommes rarement sollicités par les personnes violentées. C’est dommage et nous le déplorons.

Nous reviendrons sur les cas des personnes violentées. Mais déjà, pourriez-vous indiquer si les requérants sont toujours satisfaits des résultats des autopsies?

Sur le plan de la cause du décès, sur le plan de la prise en charge, nous pensons qu’ils sont satisfaits. Seul, un légiste peut se tromper. Il faut qu’il travaille avec un autre médecin. Et quand il voit par exemple un infarctus du myocarde, il voit bien que les artères du cœur sont bouchées. Mais c’est toujours préférable de soutenir cette vision avec l’examen microscopique. J’apprécie les choses en tant que légiste avec mon œil nu, c’est-à-dire observation directe. Maintenant il y a une observation sur le plan microscopique. On confie cela à un autre spécialiste qu’on appelle l’anatomo-pathologiste qui n’est pas légiste. Mais lui il regarde les lésions, les pièces qu’on lui confie. Un infarctus peut être bouché par un caillot de sang ou de la graisse. Là, il va situer le diagnostic du légiste. Les examens complémentaires, anatomo-pathologiques, toxicologiques font que l’autopsie prend du temps.

Combien de temps attendre pour obtenir les résultats d’une autopsie?

Cela peut prendre un mois ou un mois et demi. Pour éviter que les familles se fâchent, on leur explique que ça peut prendre du temps. Dans un premier temps, on peut faire un rapport préliminaire. Mais parfois, ces rapports préliminaires ne disent pas tout. C’est toujours sous réserve des examens complémentaires. Donc ce n’est pas très bien.

Pourquoi ?

On a souvent des cas conflictuels entre mari et femme par exemple. On dit qu’il a battu sa femme. La famille de la femme va donc porter plainte. On va faire l’autopsie contradictoire, c’est-à-dire devant tout le monde. S’il n’y a pas de traces de coups, tout le monde voit. S’il y a des traces de coups, tout le monde voit également. Parfois, les traces de coups, une personne qui évolue dans un milieu de violence, une femme qui est battue régulièrement, surtout les coups sur la tête, quand on va ouvrir le crâne, on va voir sur le cuir chevelu des hématomes, c’est-à-dire des lésions hémorragiques qui sont d’âge différent parce que le sang évolue. On va dire que cette femme évolue dans un contexte de violences mais on n’a pas trouvé de lésions traumatiques récentes. Mais par contre, on va regarder l’estomac et on voit un truc bizarre. Elle peut en avoir marre et elle se suicide. C’est une cause indirecte de décès mais elle a décidé de se suicider. J’ai eu des cas comme ça.

Est-ce qu’il y a des découvertes surprenantes que vous avez faites ?

Tout à fait, on a des découvertes surprenantes où on nous dit coups et blessures et quand on analyse, la personne est malade. Elle a fait une mort subite. Parfois, on dit que c’est dans un milieu de violences. Les gens diront qu’elle est tombée ou elle a été tapée. On peut aussi savoir si une personne a été tapée ou si elle est tombée, c’est-à-dire mécanisme direct ou mécanisme indirect. Mécanisme direct, c’est quelqu’un qui prend le bâton et tape la personne. Mécanisme indirect, c’est la personne qui va tomber contre l’objet. C’est le corps qui se déplace contre l’objet. Mais aussi, elle peut pousser quelqu’un qui va tomber sur un objet. Ça, on arrive à le dire. La médecine légale apaise les conflits. Quand la vérité est sue, ça apaise les conflits. Parfois, les gens ne sont pas très contents. Mais la science ne ment pas. Aujourd’hui, la justice ne peut pas statuer sur la preuve par l’aveu. Il peut arriver que la personne avoue mais la personne peut être torturée et elle va avouer. Quand la preuve scientifique est là, il n’y a pas photo.

Nous sommes dans une société africaine où la mort est souvent justifiée par la sorcellerie. Croyez-vous qu’il n’y a vraiment pas photo?

Dans le droit coutumier, les gens reconnaissent la sorcellerie. On connaît ça sur le plan judiciaire. Moi, en tant que cartésienne, je me base sur des faits. Je me base sur la preuve matérielle. C’est sûr que quand on explique à la famille, on prend en compte cette dimension. C’est sous-tendu quand par des éléments concrets qu’on voit sur le corps. Je ne vous dis pas qu’on connaît tout. Parfois, on peut faire des autopsies qu’on appelle blanche c’est-à-dire qu’on ne trouve rien. Et là, ça veut dire qu’on a poussé les investigations très loin. Or ici on n’a pas toujours les moyens de pousser les investigations loin. Mais dans tous les cas, si la famille veut aller plus loin, on peut lui expliquer.

Comment gérez-vous les données des autopsies alors que vous êtes astreints au secret médical ?

Si on fait l’autopsie pour une personne qui a été battue et éventuellement, on trouve qu’elle avait une tuberculose, si c’est la cause de la mort, on va la dévoiler. Au cas contraire, on ne dira pas qu’il y a une tuberculose. On parlera d’infection pulmonaire. On ne dira pas tuberculose parce que déjà c’est une maladie stigmatisante.

Les résultats de l’autopsie ont été évoqués pendant le procès de la mort de feu le général Robert Guéi. Parvenez-vous à travailler sans pression quand il s’agit d’autopsier les corps sans vie de personnalités politiques en temps de crise ?

Non, personnellement, nous n’avons pas de pression à partir du moment où nous faisons notre travail en toute impartialité. Cependant, nous ne savons pas travailler dans la diligence. Dans la diligence, on peut avoir la pression. Sinon, une fois qu’on fait son travail, si on n’est pas sûr, on met des hypothèses. Parce que j’estime que mes conclusions aident souvent le juge. Il suit mes conclusions. C’est rare qu’on fasse une contre expertise. Mais cela peut arriver.

Avez-vous déjà subi des tentatives d’intimidation ?

C’est la raison pour laquelle quand moi j’ai des autopsies comme de ce type, il y a deux parties. J’en parle à l’autorité judiciaire qui demande l’autopsie. Je dis qu’il vaut mieux que ça soit contradictoire c’est-à-dire en présence de toutes les parties. Dans tous les cas, quand il y a des cas litigieux, même si toutes les parties ne peuvent pas assister, moi je fais intervenir le procureur, qui est présent pendant l’autopsie ou son substitut ou son représentant ou l’officier de la police judiciaire qui est enquêteur.

Avez-vous eu à autopsier des corps de la crise postélectorale?

Evidemment ! Aujourd’hui, la justice est très demandeuse des sciences légales. Nous avons énormément travaillé. Pour la justice classique, sur le plan pénal, non seulement pour punir mais également sur le volet social. Parce qu’il y a eu les conflits. Les conflits font qu’il y a beaucoup de mort d’homme, des violations des droits de l’homme, beaucoup de décès. Cela a fait naître aussi le phénomène des personnes disparues non identifiées. Il peut s’agir de personnes décédées. On a besoin de savoir ce qu’est devenu un parent. Aujourd’hui encore il y a des gens qui se posent la question. La personne peut avoir perdu ses repères. Nous avons géré les morts issus des conflits. On a eu à faire des autopsies. Après le contexte de violences où personne ne pouvait sortir, il y avait encore des cadavres qui traînaient partout, on les a envoyés et on a fait l’autopsie.

Que révélaient la plupart des autopsies ?

Nous sommes encore sur le secret d’instruction. Il s’agit pour nous de corroborer les hypothèses c’est-à-dire les violences qu’on a tirées sur des personnes. On a eu ceux aussi qui ont les exactions de l’article 125. Il s’agit pour nous de dire tous les corps qu’on nous a amenés qui étaient brûlés de dire est ce qu’il y a certains corps des personnes qui étaient déjà mortes qu’on a brûlées pour des raisons de propreté. Il y a des corps de personnes qui ont subies l’article 125.

L’autopsie révèle-t-elle cela ?

Bien sûr, on peut le savoir. C’est notre spécification. C’est notre spécifié aussi de travailler sur des corps en putréfaction. Donc on a travaillé. Il y a des personnes qui ont enterré leurs morts dans leurs cours. Il y a eu des fosses communes. Il y a des gens qui ont perdu leurs parents. Quand on va faire ces exhumations là, en même temps, on cherche à identifier les corps. Notre travail continue car il y a encore des zones du pays où nous sommes attendus, notamment à l’Ouest.

Déjà, si vous retrouvez un corps ou un squelette, alors qu’une personne cherche un membre de sa famille, on recueille des témoignages. Elle dira comment il était habillé le jour où il a disparu et s’il a un défaut sur la dent. Nous recueillons ainsi les données pré mortelles là. C’est nous qui gérons toutes nos données post mortelles. A ce moment-là, on fait des comparaisons. On tamise même le sol pour chercher des données personnelles telles qu’une chaîne, les bagues. Mais on s’attarde sur l’étude anthropologique des ossements. On va déterminer le sexe, l’âge, la taille de la personne. Une fois qu’on a fait ça, on va chercher à savoir si la personne est une africaine ou une européenne, etc. C’est ce qu’on a fait pour rendre des corps aux familles. Et l’Etat a organisé des remises des corps aux familles avec des kits officiellement, c’est grâce à ce travail d’équipe.

Revenons sur les personnes vivantes violentées. Pour quel genre de violence êtes-vous saisis ?

Après le volet autopsie, nous sommes souvent saisis pour des coups et blessures en dehors des violences sexuelles. On a eu quelques rares cas de violences sexuelles chez les petites filles. Nous avons fait notre mémoire de spécialité sur les femmes battues. En Europe, les femmes viennent vers les médecins pour être constatées. Mais ici, c’est sous-estimé. Et cela est notre cheval de bataille aujourd’hui. Nous avons beaucoup travaillé dans les morgues. Nous voulons qu’on renforce l’expertise pour les personnes vivantes notamment les victimes de guerre. La première façon de mettre cette expertise au service des populations, c’est d’abord, de former des médecins légistes. Six légistes actuellement, ce n’est pas assez pour toute la population de Côte d’Ivoire. On se rend compte qu’il y a beaucoup d’ONG des victimes. Mais ces ONG s’adressent à des médecins qui ne sont pas qualifiés. Elles s’étonnent qu’on ne puisse pas exploiter leurs certificats médicaux en justice parce qu’on dit que ce n’est pas valable.

Que recommandez-vous dans ce cas ?

Nous demandons de l’aide d’une institution de l’union européenne ou d’autres organismes pour construire un centre d’accueil en urgence pour les victimes d’agression y compris les agressions sexuelles. C’est le deuxième volet de la médecine légale. Dans ce centre, on va former d’autres médecins.

Yamoussoukro abrite en mars 2016, le 5eme congrès panafricain de la médecine légale. Pourquoi avoir associé le thème avec la résolution des conflits en Afrique ?

Les sociétés africaines sont soumises à des conflits. La Côte d’Ivoire a également connu sa part de conflit depuis les années 97 jusque-là. Aujourd’hui, la morale internationale dit que tous ces pays qui étaient en conflit doivent maintenant rechercher la paix. Et dans cette recherche de la paix, ils doivent également mettre en place un dispositif pour la lutte contre l’impunité. Et ce dispositif va permettre également d’accéder à la réconciliation et à la reconstruction d’une paix durable. C’est ce qu’on dit. C’est ce qui va permettre ce qu’on appelle la justice transitionnelle. C’est cette justice qui met la victime au centre. La victime une fois reconnue doit être réparée, et pour être réparée, elle doit être bien évaluée. C’est le médecin légiste qui est habilité à traquer les lésions comme on le dit en rapport avec des sévisses corporels ou pas. C’est ce qu’on appelle évalué. Ensuite, réparer. Elle demande réparation parce que c’est la moindre des choses. Une fois qu’elle est réparée, elle est contente. Elle est maintenant apte à aller faire la réconciliation.

réalisée par Nesmon De Laure

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Published by nesmondelaure
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