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29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 14:10
Le secrétaire exécutif de la Fenopci informe qu’il y a «seulement 5 orthophonistes pour 250 000 bègues».(ph: ND)
Le secrétaire exécutif de la Fenopci informe qu’il y a «seulement 5 orthophonistes pour 250 000 bègues».(ph: ND)

Jean François Yoman, coach en développement personnel et professionnel, est le directeur exécutif chargé de la promotion à la Fédération nationale des associations pour la promotion du bégaiement en Côte d’Ivoire (Fenopci). Nous l’avons rencontré récemment à la Riviera à Abidjan.

En tant que coach en développement personnel, en quoi consiste votre rôle auprès des personnes en situation de bégaiement?

Le coaching en développement personnel est en fait une discipline de la confiance en soi. Principalement, nous travaillons dans la confiance en soi, dans l’estime de soi, dans l’image de soi. Nous travaillons donc sur la promotion de la personne humaine. Nous savons que le bégaiement est un dysfonctionnement du langage qui est dû à un déficit de l’affluence de la capacité de s’exprimer donc de façon correcte. Normalement lorsqu’une personne s’exprime, elle le fait sur les expirations, et non sur les inspirations. Le problème de la personne bègue est qu’elle a tendance à extérioriser son langage au moment où il y a une entrée d’air. C’est ce qui crée une sorte d’accident au niveau donc du langage. Ce bégaiement va induire par conséquent chez la personne qui en souffre une détérioration de l’image intérieure qu’elle se fait d’elle-même. Parce qu’on se dit qu’on n’arrive pas à s’exprimer comme les autres. De ce point de vue, il y a un sentiment de repli sur soi, de marginalisation.

Quelles sont les causes de ce trouble du langage ?

L’environnement familial peut constituer l’une des premières balises de deux façons. Soit je suis dans une famille, on sait que je suis une personne bègue. Alors on va essayer de me surprotéger. Ce qui n’est pas positif aussi pour la personne bègue qu’on essaie de surprotéger. Or surprotéger c’est cacher quelqu’un finalement. On le cache à la société. On ne lui donne pas l’opportunité d’affronter le regard des autres. Soit la première difficulté peut être le regard de la famille vis-à-vis du handicap que je développe. On peut devenir bègue de façon génétique parce qu’on a hérité cela d’un de nos parents qui était bègue ou parce qu’il y a un bègue dans la famille. Egalement, il y a le bégaiement par imitation.

Comment fonctionne le bégaiement par imitation ?

C’est le bégaiement exclusif des enfants dont l’âge varie entre cinq et sept ans. Si l’enfant se retrouve donc dans un environnement dans lequel il y a une personne en situation de bégaiement, l’enfant donc par le syndrome de l’imitation va être amené à s’exprimer comme la personne en face de lui. Et cela peut déboucher sur un bégaiement. Il y aussi ce qu’on appelle le bégaiement accidentel c’est-à-dire un bégaiement qui survient après un accident vasculo-cérébral par exemple. Il a aussi le bégaiement dit mineur. Il est lié au trac. Quand vous faites une prise de parole en public ou quand vous êtes très en colère, vous n’arrivez pas à vous exprimer correctement. On parle alors de bafouillage ou de balbutiement. Tout cela, ce sont des catégorisations des troubles du langage dont le bégaiement est la forme la plus prononcée.

Dans quel état sont les personnes qui viennent vous consulter ?

Elles ont une psychologie complètement à zéro. Parce que ce sont des personnes normalement constituées. Mais du fait de leur handicap, se retrouve en marge, et sont regardées avec un œil accusateur, un œil interrogateur. Et finalement, c’est le symbole ou le syndrome de l’étranger. On se sent étranger dans les yeux. On se sent complètement bizarre dans les yeux de l’autre et cela va agir sur notre égo, notre image intérieure, notre image mentale. Du coup, on a le sentiment qu’on n’a pas le droit d’être là où les autres sont, de faire ce que les autres sont capables de faire.

N’est ce pas une auto-stigmatisation ?

Cette auto-stigmatisation est le fait du regard que l’autre a finalement sur le handicap que nous avons. Dans notre discipline, on ne parle pas de personne bègue. Parce que parler de personne bègue, c’est l’identifier, la caricaturer dans un cliché. Puisque le bégaiement peut être complètement résorbé. Donc on ne parle de personne en situation de bégaiement. On a tendance parfois à compléter les phrases de la personne bègue. Ce qui relève le niveau de frustration. Dans le bégaiement, la personne pense et elle sait ce qu’elle a envie de dire. Sauf qu’elle a des difficultés à l’exprimer. C’est au niveau donc de l’expression qu’il y a un problème. Troisième élément important qu’il faut garder et qui permet de parler de mise à l’écart, c’est que la personne bègue se retrouve par exemple dans une salle de classe. Ce qui peut paraître banal comme répondre présent à un appel de l’instituteur ou du professeur, peut être pénible pour la personne bègue. Rien que pour cela, elle peut ne pas venir à l’heure en classe pour éviter les railleries ou les moqueries, etc.

Les cas où l’enfant qui vit ce trouble de langage quitte l’école sont-ils récurrents ?

Oui. Dans ce cas, l’enfant se sentant l’objet de railleries constantes, et d’humiliation préfère quitter l’environnement dans lequel ces railleries se font. Ce qui va avoir pour conséquence, un retard dans son apprentissage. L’enfant peut se retrouver dans une salle de classe et ne pas s’exprimer.

Comment ces personnes perçoivent-elles le certificat de non-bégaiement imposé à certains concours de la Fonction publique ?

Dans le dispositif éducatif, la personne en situation de bégaiement n’est pas exclue au départ. Elle est formée comme tout le monde. Elle passe les examens scolaires et universitaires comme tout le monde. Au niveau des examens d’entrée ou d’intégration à la Fonction publique ou dans certains corps de métiers, on lui dira par exemple de produire un certificat de non-bégaiement. C’est une sorte d’exclusion. Et on retrouve parfois de grandes frustrations au niveau des personnes bègues. Ce sont des personnes très intelligentes. Le coefficient intellectuel des personnes bègues en général est au-dessus de la moyenne. En fait, des recherches récentes ont montré que les personnes bègues ont un débit de penser qui est au-dessus de la moyenne. Elles pensent rapidement et ont du mal à exprimer aussi rapidement qu’elles ne pensent. Ça fait donc très mal de se savoir intelligent, et qu’on a toutes les aptitudes et que simplement parce qu’on n’arrive pas à s’exprimer, de se voir donc refuser certains accès à certains concours.

Combien de temps le coaching peut-il prendre ?

On ne peut pas évaluer d’emblée le nombre de séances que va durer le coaching. Parce que chaque individu est particulier. Chaque sujet a sa sensibilité. Certains feront dix séances tandis que d’autres en feront moins. Tout dépend aussi de la capacité d’adaptation, d’intégrer les techniques qui lui sont enseignées. Ce qui est intéressant, quand le sujet en situation de bégaiement est un enfant, on peut aller beaucoup plus rapidement. Pour une personne adulte, plus la personne aura mis du temps dans le bégaiement, plus difficile ça sera. Mais comme on dit en développement personnel, impossible n’est qu’un mot.

Comment se passe concrètement le coaching ?

Premièrement, il faut donner du temps à la personne en situation de bégaiement lorsque vous être en conversation avec elle. Lorsque nous avons une personne bègue qui est en face de nous, il faut vraiment laisser le soin à la personne de terminer elle-même ses mots. La troisième chose qu’il faut faire, c’est de mettre la personne en confiance et de la rassurer. Nous donnons des conseils au concerné. Nous lui disons qu’il y a trois façons de gérer son bégaiement. La première chose, il faut éviter que la personne ou le sujet en situation de bégaiement ne s’approprie le bégaiement. Une personne en situation de bégaiement a un problème respiratoire. Les techniques de respiration que nous enseignons lors de nos séances de coaching vont permettre à la personne bègue d’apprendre à se détendre, à se relaxer.

La Côte d’Ivoire ne disposant pas de plateau technique adapté, comment se fait la prise en charge médicale ?

La prise en charge est lourde. Le plateau technique en Côte d’Ivoire au niveau médical n’offre pas de possibilités actuellement de prendre en charge une personne en situation de bégaiement. L’Université de Cocody à travers son département de médecine ne forme pas d’orthophonistes. Pour une population de 250 000, à peu près de personnes bègues en Côte d’Ivoire, il n’y a que 5 orthophonistes qui existent. Ils sont dans le privé. Et qui dit privé, dit aussi prix. Ce n’est pas à la bourse de tout le monde. Essayez d’estimer à 730 000 francs la prise en charge complète de 20 séances chez l’orthophoniste, chez le coach en développement personnel et parfois chez un psychologue en deux mois et demi. 730 000 F, ce n’est pas à la portée de la bourse de tous les Ivoiriens. 250 000 personnes qui souffrent d’un handicap, c’est un problème de santé publique. Nous faisons ce que nous pouvons. Mais il faut peut-être que les décideurs, des bonnes volontés, des associations, des corps constitués puissent apporter leurs soutiens pour que cette cause soit défendue jusqu’au bout. Il serait intéressant d’avoir des centres de réhabilitation de la personne en situation de bégaiement.

Y-a-t-il un moyen de prévenir le bégaiement ?

On ne peut pas prévenir le bégaiement. Par contre, le bégaiement par imitation peut être résolu. Il faut prendre conscience que si je suis une personne bègue ou si je prends un personnel de maison, une nounou par exemple qui est en situation de bégaiement, je peux par ce choix «inconscient ou ignorant» affecter la vie de mon enfant puisqu’il va être amené à l’imiter, surtout si son âge varie de 2 à 7 ans.

réalisée par Nesmon De Laure

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Published by nesmondelaure
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